Moi & mon syndrome de l’imposteur
Je travaille dans un milieu photographique encore très majoritairement masculin. Même quand personne ne le dit à voix haute, ça se ressent partout : dans les références, dans le regard porté, dans la manière de parler de “vraie photo”, dans ce qui est valorisé, montré, applaudi.
Et au milieu de tout ça, il y a moi.
Et mon syndrome de l’imposteur, bien installé.
Je doute souvent de ma place, surtout parce que mon travail ne correspond pas aux codes dominants de la photographie. Je ne photographie pas pour impressionner, ni pour démontrer une maîtrise technique spectaculaire, ni pour produire des images qui “claquent”. Mon regard est lent, intime, discret, et dans cet univers-là, ce sont souvent des choix perçus comme secondaires.
Ce doute est aussi lié à une chose très précise : mon regard sur le corps des femmes n’est pas performatif.
Je photographie majoritairement des femmes, mais je ne leur demande rien. Pas d’être belles. Pas d’être sexy. Pas d’être confiantes, puissantes, alignées, guéries ou transformées. Je ne cherche pas à produire une image désirable, ni même une image “empouvoirante” au sens marketing du terme.
Dans beaucoup d’images que l’on voit circuler, le corps féminin reste pris dans une forme de performance. Même quand le discours se veut féministe ou bienveillant, le corps doit encore montrer quelque chose : une assurance, une sensualité, une réussite, une réconciliation. Il doit prouver qu’il va bien.
Ce regard-là, je n’en veux pas.
Mon travail ne s’inscrit pas dans le male gaze, non pas par opposition frontale aux hommes (quoi que), mais par refus d’une logique où le corps des femmes est mis en scène pour répondre à un regard extérieur dominant. Je ne photographie pas pour plaire, ni pour provoquer, ni pour faire fonctionner une image dans un système de validation.
Je photographie pour laisser de l’espace.
Et c’est précisément là que le syndrome de l’imposteur s’invite. Parce que dans un monde photo qui valorise la maîtrise, la démonstration, la prise de pouvoir sur le sujet, mon approche peut sembler fragile, floue, moins légitime. Comme si ne rien exiger du corps photographié était un manque, et non un choix.
Pourtant, je sais aujourd’hui que ce malaise n’est pas un défaut de compétence. Il est souvent le signe d’un décalage entre un regard minoritaire et un système qui n’a pas été construit pour lui faire de la place.
Je ne doute pas parce que je suis imposteur.
Je doute parce que je travaille autrement.
Je photographie des corps fatigués, hésitants, marginalisés, fermés parfois. Des corps qui ne jouent pas, qui ne séduisent pas, qui ne cherchent pas à raconter une grande histoire. Et je crois profondément que ces corps-là méritent aussi des images, sans avoir à se transformer pour y accéder.
Heure Bleue est née de cet endroit précis : le refus de prendre, de diriger, de corriger. Le choix d’accompagner, d’observer, de respecter. Même quand ça ne rentre pas dans les cases.
Et si le syndrome de l’imposteur est toujours là, je commence à comprendre qu’il n’est pas seulement un obstacle. Il est aussi le signe que je persiste à regarder autrement, dans un monde qui n’y est pas encore complètement habitué.
Alors je continue.
Pas malgré le doute.
Mais avec lui.
Parce que tenir un regard non performatif sur le corps des femmes, aujourd’hui encore, c’est déjà un acte de résistance.

